Intelligences pour faire émerger du sens. Données, territoire, environnement et pensée critique en dialogue

Grenoble, par un soir d'été caniculaire. La température peine à redescendre et l'air est lourd dans les rues. Chez Mythodologie, nous avons une conviction profonde : on ne comprend jamais vraiment un phénomène tant qu'on ne l'a pas raconté.

22 min climatenvironnementdonnéesterritoirepensée critique
Par Mythodologie8 janvier 2026
Intelligences pour faire émerger du sens. Données, territoire, environnement et pensée critique en dialogue

Grenoble, par un soir d'été caniculaire. La température peine à redescendre et l'air est lourd dans les rues.

Chez Mythodologie, nous avons une conviction profonde : on ne comprend jamais vraiment un phénomène tant qu'on ne l'a pas raconté. Pas « simplifié ». Raconter, au sens d'en déplier les couches, d'en mettre en lumière les tensions, les angles morts, les surprises.

La conférence « Intelligence pour faire émerger du sens », menée avec les chercheurs et chercheuses de l'IGE et du LIG, est née de ce besoin : donner à voir le chemin qui mène des données à la compréhension, puis de la compréhension à l'action collective.

Lors de cette rencontre, nous avons voulu montrer bien plus qu'une étude scientifique. Nous avons voulu raconter une démarche, faire vivre au public une enquête, et mettre en lumière ce qui nous anime : l'art de faire dialoguer les sciences, la pensée critique, le territoire et les récits, pour comprendre et surtout pour agir.

Une donnée isolée ne transforme pas un territoire. Ce qui peut infléchir les décisions, c'est le processus qui la qualifie, la contextualise, la confronte à d'autres savoirs, la discute, la ré-interprète et finit par la rendre actionnable. Ce n'est donc pas la donnée en elle-même qui change le monde, mais sa compréhension partagée et responsable.

Et si, au fond, comprendre un territoire, c'était d'abord apprendre à se méfier de soi-même ?

Quand nos intuitions sur la chaleur racontent plus sur nous que sur la ville

Il y a des phénomènes que l'on croit connaître avant même de les comprendre. La chaleur en ville fait partie de ceux-là. Nous avons commencé, comme souvent à Mythodologie, par une question simple illustrée d'une carte de Grenoble :

« À votre avis, quels sont les quartiers les plus chauds de Grenoble ? »

La réponse du public a été unanime : les quartiers défavorisés. Ce réflexe en dit long. Nous avons toutes et tous cette impression diffuse que « les quartiers pauvres sont les plus frappés par la chaleur ». Après tout, n'est-ce pas là que le béton domine et que les conditions sont les plus difficiles ? Pourtant, la réalité réserve des surprises.

Cette intuition paraît si évidente qu'elle en devient une vérité partagée. Mais comme souvent, les évidences ne résistent pas au contact de la méthode scientifique.

Cette certitude spontanée n'a rien d'une faute. Elle est humaine. Elle témoigne de la manière dont notre cerveau simplifie le réel pour aller vite, au prix parfois de quelques illusions. Instinctivement, nous cherchons des explications simples aux phénomènes complexes. S'ajoutent à cela certains de nos biais cognitifs.

L'effet de halo

Une impression générale (par exemple, un quartier dégradé) colore notre jugement sur d'autres aspects le concernant. On pourrait croire qu'un quartier modeste cumule forcément les désavantages, y compris climatiques.

Un quartier jugé « défavorisé » est perçu comme vulnérable en tout, y compris climatiquement, même si les données disent l'inverse.

La généralisation hâtive

À partir de quelques expériences personnelles (une rue dense où l'on a souffert de la canicule), on tire une conclusion générale pour toute la ville, sans considérer la diversité des situations.

Une expérience vécue (une rue étouffante, une place bétonnée) devient un principe général applicable à toute une ville.

La simplification sociale

Notre cerveau préfère les récits clairs où les riches s'en sortent toujours mieux et les pauvres toujours plus mal. Ce schéma simpliste occulte la complexité des interactions entre urbanisme, climat et conditions socio-économiques.

Nous avons tendance à produire des récits où les inégalités s'alignent :

pauvreté = chaleur = vulnérabilité.

C'est rassurant narrativement, en réduisant la complexité du réel à un récit facile. Mais scientifiquement, c'est faux.

L'esprit humain veut simplifier. Lorsque nous observons la ville, nous cherchons des récits cohérents : les quartiers défavorisés cumulent les difficultés, donc ils doivent aussi être les plus chauds.

À Mythodologie, nous aimons ces moments où une conférence commence par une intuition… et se termine par une remise en question collective. Ces intuitions trompeuses sont universelles. Sans même s'en rendre compte, on s'égare parfois loin des faits. Elles montrent pourquoi la pensée critique n'est pas un luxe intellectuel, mais un outil indispensable pour lire le monde, et en l'occurrence, pour lire la ville.

Car en matière de climat urbain, il faut se méfier des apparences : seul un travail méthodique permet d'objectiver la situation et de révéler des vérités contre-intuitives.

Ce moment de déstabilisation initial nous semblait essentiel. Il invite les gens à penser autrement, en commençant par révéler les appuis fragiles de nos intuitions. L'esprit critique commence ici : dans la friction entre ce que l'on croit et ce que l'on découvre.

Le voyage d'une donnée : de sa naissance à sa métamorphose

Pour comprendre la chaleur urbaine, suivons la trajectoire d'une donnée, comme un personnage dans un récit. Une donnée a une naissance, une transformation, des rencontres, des révélations. Elle traverse des mondes. Elle change ceux qui la croisent.

Elle naît sur le terrain

Pour regarder le territoire sans lunettes déformantes, il faut commencer par l'observation. Notre donnée naît sous la forme d'un enregistrement brut : un capteur thermique, un capteur hygrométrique, un point de mesure.

À Grenoble et Échirolles, des capteurs sont installés sur des lampadaires, dans des cours d'école, au cœur de divers quartiers. Ces réseaux de capteurs permettent d'observer, heure par heure, comment la ville respire - ou plutôt, ne respire plus.

Dès 2019, la ville d'Échirolles a déployé son propre réseau de mesures : 29 capteurs et 2 stations météo pour cartographier précisément l'îlot de chaleur urbain sur son territoire. Ces capteurs enregistrent les températures, notamment pendant les nuits d'été où se manifeste fortement l'ICU (îlot de chaleur urbain).

Ces mesures confirment un phénomène bien documenté dans la littérature scientifique : les villes peuvent conserver jusqu'à +5 à +6 °C de plus que les zones rurales voisines lors des nuits chaudes [1][2].

Les travaux climatiques montrent que les villes françaises connaissent des écarts nocturnes pouvant atteindre +5 à +6°C entre un centre urbain et la campagne environnante [3][4]. Dans l'agglomération grenobloise, les écarts relevés dans les observations 2020 atteignent +5,6°C dans certaines nuits estivales.

Autrement dit, le béton de l'agglomération stocke et relâche la chaleur la nuit, maintenant certains quartiers dans une touffeur bien supérieure aux villages périphériques. Ces données brutes (températures, mais aussi indicateurs démographiques, socio-économiques et sanitaires) constituent la matière première de la recherche.

Elle se métamorphose sous le regard des algorithmes

Une donnée brute n'est qu'un pixel. Mais des milliers de pixels, croisés avec des dizaines de variables, commencent à dessiner un visage.

L'étape suivante consiste à donner forme au nuage de données. Des data scientists appliquent des outils statistiques pointus, tels que l'analyse factorielle ou des algorithmes de clustering (classification non supervisée), pour démêler la complexité. L'objectif ? Faire émerger des patterns cachés, des structures invisibles à l'œil nu.

Les équipes mobilisent des méthodes adaptées :

  • AFDM (Analyse Factorielle des Données Mixtes) pour intégrer variables quantitatives et qualitatives.
  • Classification hiérarchique (CAH) pour identifier des familles homogènes d'IRIS.
  • Exploration interactive via Treensight, facilitant la visualisation des structures.

En croisant des dizaines de variables climatiques et sociales, on peut regrouper les quartiers aux profils similaires et détecter des anomalies intrigantes. Ces méthodes permettent de révéler des structures invisibles : des familles de quartiers, des corrélations ignorées, des oppositions surprenantes.

Une classification hiérarchique multivue a révélé que certains ensembles de quartiers partageant des caractéristiques socio-économiques ne présentaient pas du tout la même exposition thermique. Deux quartiers aux revenus comparables peuvent ainsi afficher des niveaux de chaleur nocturne très différents. Cette absence de corrélation directe entre précarité sociale et vulnérabilité climatique est un résultat déroutant qui met en garde contre les jugements hâtifs.

Premier choc scientifique

Là, quelque chose apparaît : les quartiers les plus chauds ne sont pas ceux que l'on croyait. Les outils révèlent des structures invisibles à l'œil nu et montrent que la chaleur n'obéit pas à nos catégories sociales.

L'étude CASSANDRE [5][6] montre que les 23 IRIS les plus chauds de l'agglomération grenobloise présentent un profil très particulier :

  • Localisation majoritairement centrale ;
  • Population plutôt jeune (18-39 ans) ;
  • Forte proportion de cadres ;
  • Logements en petite surface ;
  • Faible consommation de médicaments sensibles à la chaleur.

Les zones centrales, socialement favorisées, sont les plus exposées à la chaleur nocturne : entre +3°C et +4,8°C au-dessus de la station rurale de référence.

Les quartiers les plus défavorisés sont souvent moins chauds. La chaleur urbaine n'obéit pas à nos catégories sociales : elle suit la densité du bâti, la morphologie, la minéralité, la végétation, les circulations d'air.

Dans les quartiers défavorisés de la « diagonale de la défaveur », l'intensité de l'ICU se situe plutôt entre +2,7 °C et +3,4 °C, avec une forte prévalence de médicaments antiasthmatiques et antiallergiques, un facteur aggravant lors d'épisodes de chaleur.

Cette structure est observée par l'étude CASSANDRE [5], confirmée en 2024 dans la région parisienne [7], et cohérente avec les mécanismes physiques décrits dans les travaux internationaux [8][9].

Notre donnée, désormais transformée, contredit l'intuition. Elle devient un personnage subversif, qui nous invite à rouvrir nos yeux.

Interpréter : lorsque les disciplines se rencontrent, se corrigent, s'enrichissent

Les chiffres ne parlent jamais seuls. Géographes, climatologues, data scientists : chacun apporte une pièce du puzzle. Notre donnée commence à parler, mais jamais seule : elle n'a de sens que dans le regard croisé des disciplines.

  • Les climatologues analysent la dynamique thermique et les conditions météorologiques.
  • Les géographes lisent les Local Climate Zones (LCZ), la morphologie urbaine, les couloirs de vent.
  • Les statisticiens garantissent la rigueur méthodologique.
  • Les data scientists vérifient la robustesse des modèles.
  • Les informaticiens permettent l'exploration interactive et la reproductibilité.
  • Les spécialistes de santé évaluent les risques associés à la médication et aux pathologies chroniques.
  • Les médiateurs scientifiques transforment cette complexité en récit intelligible.

Climatologues et géographes interprètent les cartes et graphes à la lumière de la physique de l'atmosphère et de l'urbanisme local. Ils savent, par exemple, qu'un quartier très minéral avec peu de végétation et une architecture formant des canyons urbains (rues encaissées entre de hauts immeubles) retiendra beaucoup la chaleur. À l'inverse, un secteur plus aéré ou verdoyant, même modeste, peut rester plus frais.

Data scientists et statisticiens, de leur côté, garantissent la robustesse des résultats : ils valident que les schémas mis en évidence ne sont pas le fruit du hasard ou d'un biais de collecte.

Enfin, les médiateurs scientifiques, tels ceux de l'association Mythodologie, veillent à traduire ces analyses en un récit accessible.

Cette circulation des intelligences est au cœur de la méthode : aucune discipline ne détient seule la vérité, mais leur friction fait émerger du sens. Aucune intelligence ne suffit seule dans le domaine scientifique ; la combinaison est nécessaire pour former l'intelligence croisée.

Un résultat contre-intuitif, mais cohérent

La grande surprise de l'étude menée à Grenoble et Échirolles est limpide :

Les quartiers les plus chauds sont… les plus favorisés.

Dans le cœur très dense de Grenoble, les nuits estivales montrent un écart de +3 à +4,8°C par rapport aux zones rurales de référence. Population jeune, diplômée, cadres supérieurs, logements de petite superficie… Ce portrait ne correspond pas du tout à l'image mentale que l'on se fait de la « vulnérabilité climatique ».

Ailleurs, notamment dans certains quartiers plus modestes, la végétation, la morphologie urbaine ou la ventilation naturelle créent des microclimats plus frais.

Cette découverte est essentielle, car elle replace la discussion sur un terrain rigoureux :

  • la chaleur n'est pas un problème moral
  • ni un marqueur social automatique
  • ni une punition réservée aux « pauvres »

La chaleur est un phénomène urbain, qui dépend de l'architecture, des matériaux, des couloirs de vent, de la végétation, et pas seulement du niveau de vie.

Exposition et vulnérabilité : deux notions distinctes

Une conclusion forte s'impose : les quartiers favorisés sont les plus exposés à l'intensité thermique nocturne, même si leur vulnérabilité sociale est plus faible. À l'inverse, les quartiers défavorisés sont moins exposés, mais plus vulnérables.

La chaleur urbaine n'est pas qu'un facteur thermique : elle coconstruit des vulnérabilités multidimensionnelles :

  • santé (prise de médicaments, allergies, asthme)
  • isolement
  • qualité de logement
  • ressources psychologiques
  • capacité à se protéger / s'adapter

Les quartiers défavorisés sont moins exposés mais peuvent être plus vulnérables. Les quartiers favorisés sont plus exposés mais souvent mieux équipés.

La réalité est donc multifactorielle, non intuitive, irréductible aux slogans.

Ce décalage entre exposition et vulnérabilité, déjà documenté en région parisienne (Forceville et al., 2024), invite à repenser les politiques publiques : cibler les espaces les plus chauds, mais aussi les populations les plus fragiles, même si elles ne se situent pas dans les secteurs les plus minéralisés.

Ce constat local fait écho à d'autres études nationales. En Île-de-France par exemple, des chercheurs ont également observé que l'exposition à la chaleur estivale n'est pas strictement corrélée à la défaveur sociale d'un quartier. Cela ne signifie pas que la chaleur n'affecte pas les populations vulnérables : au contraire, lors des grandes canicules, ce sont bien les personnes âgées, isolées ou malades, souvent issues des milieux modestes, qui souffrent le plus. Le dernier rapport du GIEC [10] souligne d'ailleurs l'augmentation préoccupante de la mortalité et de la morbidité liées aux vagues de chaleur à l'échelle mondiale.

Mais les résultats grenoblois nous apprennent que pour agir efficacement, il faut identifier finement les vulnérabilités : celles-ci dépendent non seulement du profil social, mais aussi de la configuration du territoire. Un quartier riche, s'il est fortement bétonné et emprisonne la chaleur, peut devenir un piège thermique dangereux lors d'un épisode caniculaire, y compris pour des habitants a priori en bonne santé. À l'inverse, un quartier populaire doté d'un parc arboré offrira un refuge de fraîcheur bienvenu pour tous.

Les scientifiques ont également exploré des indicateurs sanitaires pour mesurer ces impacts. On peut suivre l'augmentation des appels aux urgences ou de la consommation de certains médicaments (liés à la déshydratation, aux problèmes cardiovasculaires…) pendant les épisodes de forte chaleur. Ces données de santé publique, croisées avec la cartographie de l'ICU, permettent de repérer les zones où la chaleur a des effets concrets sur le bien-être des habitants.

Transmission : lorsque la science quitte le laboratoire

Une fois le diagnostic établi, reste à lui donner du sens pour la société. C'est l'heure de l'intelligence communicationnelle.

Les chercheurs élaborent des supports clairs : cartes illustratives, infographies comparatives, histoires concrètes. Par exemple, ils peuvent montrer que tel quartier cossu du centre-ville apparaît tout rouge sur la carte des chaleurs nocturnes, tandis que telle cité modeste en périphérie ressort en orange plus tempéré.

Communiquer ces résultats, c'est un acte pédagogique et politique : pédagogique, pour que chacun comprenne les mécanismes en jeu ; politique, car ces connaissances éclairent les décisions publiques à prendre. La conférence elle-même est un outil de médiation : en racontant cette enquête de manière vivante, elle outille chaque citoyen et chaque élu présent pour mieux comprendre les enjeux climatiques locaux.

C'est ici que l'enquête scientifique rejoint la mission de Mythodologie : transformer un résultat scientifique en un savoir réellement partageable. La question n'est pas seulement « Que disent les données ? », mais « Comment les transmettons-nous ? À qui ? Avec quelle responsabilité ? »

Notre rôle n'est pas de « simplifier ». Notre rôle est de permettre la compréhension, au sens profond : faire en sorte que l'autre puisse comprendre, quel que soit son point de départ.

La transmission est un acte scientifique à part entière. Elle peut éclairer, mais elle peut aussi induire en erreur. Entre la donnée brute et l'action publique, il y a un monde : celui de la pédagogie, de l'explication, du récit, et de la responsabilité.

Adapter les messages : une exigence méthodologique

Un élu n'a pas besoin du même niveau de détail qu'un climatologue. Un citoyen n'attend pas la même chose qu'un journaliste. Un enseignant cherche des outils pédagogiques plus que des courbes d'AFDM.

À chaque fois, il faut adapter :

  • le vocabulaire (éviter le jargon inutile),
  • la granularité (sélectionner l'essentiel sans trahir le fond),
  • la forme (carte, récit, schéma, atelier participatif…),
  • le cadre (école, conseil municipal, festival scientifique, journal…).

Vulgariser, ce n'est pas simplifier. C'est donner à chacun les moyens de penser.

Pour le grand public : le récit avant tout

Le public n'a pas besoin d'une matrice AFDM. Il a besoin d'images, d'analogies, de cartes lisibles, et surtout : d'un fil narratif.

Nous utilisons :

  • des métaphores (la donnée comme personnage, la ville qui « garde la fièvre »),
  • des exemples du quotidien,
  • des micro-fictions ancrées dans le réel.

Ce n'est pas une simplification : c'est une traduction. La transmission doit être narrative et accessible. Les biais doivent être explicités. Les cartes doivent être lisibles. Les résultats doivent être contextualisés par des récits ancrés dans le quotidien.

Pour les étudiants ou enseignants

La diffusion doit inclure des outils mobilisables : schémas, comparatifs, exercices d'interprétation, ateliers de lecture critique de graphes.

Pour les décideurs : la clarté sans surconfiance

Un élu n'a pas le temps de digérer 61 variables. Il a besoin de :

  • visualisations robustes,
  • hiérarchies de facteurs,
  • recommandations actionnables,
  • niveaux d'incertitude explicités.

Car décider sans comprendre, c'est gouverner à l'aveugle. Et gouverner avec une illusion de compréhension, c'est pire encore.

Pour les scientifiques : la rigueur, mais pas l'entre-soi

Lorsque nous intervenons dans un contexte académique, nous veillons :

  • à expliciter nos choix méthodologiques,
  • à citer nos sources et nos niveaux de preuve,
  • à ouvrir la discussion sur les limites.

Parce qu'une science qui n'accepte pas la pédagogie cesse d'être une science vivante.

S'adresser à un public sans adapter le niveau de granularité revient à produire une information inutilisable, voire dangereuse.

La pédagogie critique : comprendre pour agir

La mission de Mythodologie repose sur une conviction : la connaissance n'est utile que si elle devient pouvoir d'agir.

La pédagogie critique invite à :

  • la réflexivité (où ai-je pu me tromper ?)
  • rendre visibles les biais
  • outiller pour l'analyse, l'enquête
  • confronter les narrations spontanées aux données
  • fabriquer des espaces de réflexion collective
  • transformer la compréhension en capacité d'action

La transmission n'est pas un adoucissement de la science : c'est une ouverture qui permet à chacun de participer à l'intelligence collective.

Car la connaissance n'a de valeur que si elle circule et se ramifie.

Raconter sans trahir : une éthique de la nuance

À Mythodologie, nous insistons : un résultat scientifique n'est jamais une vérité brute. Il est toujours interprété, relayé, raconté, et c'est là que réside notre responsabilité collective.

Chaque fois que l'on transmet un savoir, on influence :

  • des représentations collectives,
  • des décisions publiques,
  • des budgets,
  • des priorités,
  • des imaginaires.

Assumer les risques de la mauvaise transmission

Les données sur les quartiers chauds pourraient donner lieu à des récits trompeurs :

Dire « les quartiers pauvres sont les plus touchés » sans nuance est dangereux. Dire « les quartiers riches sont les plus chauds » sans contexte l'est tout autant.

Ces récits seraient faux. Ils seraient dangereux. Ils orienteraient mal les décisions publiques.

L'éthique de la transmission consiste à maintenir la nuance sans perdre l'audience. À raconter le réel sans l'abîmer. À préserver la complexité sans renoncer à la clarté.

La responsabilité de la transmission consiste à maintenir la complexité… sans perdre le public.

C'est une ligne fine. C'est notre métier.

Créer des récits justes

Les faits éclairent. Les récits mobilisent.

Nous créons des récits justes, ancrés dans les données, portés par les sciences, mais racontés pour être transmis, partagés, appropriés.

Un graphique peut s'oublier. Une histoire vraie, portée collectivement, peut changer un territoire.

De la donnée à l'action : l'intelligence collective comme moteur de transformation

Nous ne voulons pas que la connaissance reste dans les laboratoires. Nous voulons qu'elle circule, qu'elle transforme :

  • les décisions publiques,
  • les projets de quartier,
  • les politiques de végétalisation,
  • les plans locaux d'aménagement,
  • les initiatives citoyennes.

C'est cela que nous appelons intelligence collective : le croisement des intelligences scientifiques, computationnelles, citoyennes, pédagogiques.

Une étude est utile lorsqu'elle transforme le monde qui l'a vue naître.

L'analyse de l'îlot de chaleur à Grenoble-Échirolles n'est pas qu'un diagnostic : elle guide déjà des actions concrètes.

L'exemple de la cour d'école d'Échirolles

Un exemple concret a été présenté lors de la conférence : la transformation d'une cour d'école à Échirolles en îlot de fraîcheur urbain. Le quartier de la Ponatière, identifié par la cartographie comme l'un des plus chauds de la ville, fait l'objet d'un projet ambitieux. Avec l'appui d'un géographe-climatologue, la municipalité a décidé de désimperméabiliser cette cour d'école (réduire le bitume de 95 % à 27 % de la surface) et de la renaturer en plantant arbres et arbustes en masse. L'idée est de créer une oasis de verdure profitant non seulement aux élèves, mais à tout le quartier, en ouvrant cet espace en dehors des heures scolaires.

Ce projet, à la fois environnemental et pédagogique, illustre comment les données scientifiques débouchent sur des actions tangibles : on passe de la cartographie de la chaleur à des aménagements concrets pour rafraîchir la ville.

Les initiatives locales

Plus largement, l'étude nourrit des initiatives locales :

  • désimperméabilisation de cours d'école,
  • végétalisation ciblée dans les zones de forte exposition,
  • priorité d'intervention dans les IRIS aux co-vulnérabilités,
  • ajustement des plans de prévention sanitaire,
  • outils participatifs d'aide à la décision,
  • politiques de rafraîchissement adaptées à la morphologie réelle,
  • dispositifs sociaux dans la « diagonale de la défaveur ».

L'intelligence collective se matérialise ici : la science devient un outil pour orienter le futur des quartiers.

L'approche portée par l'association Mythodologie et les chercheurs grenoblois insiste sur la transmission des savoirs comme levier de changement. Mieux informer, c'est permettre à chacun, du simple riverain au maire de la commune, de prendre des décisions éclairées.

Dans le cas des îlots de chaleur, cette transmission est cruciale pour éviter les fausses bonnes idées et orienter les investissements là où ils sont réellement nécessaires. Par exemple, si l'on découvre qu'un quartier aisé souffre d'un fort stress thermique nocturne, une décision publique éclairée pourrait être d'y créer de nouveaux espaces verts ou d'inciter à des rénovations urbaines pour ventiler et ombrager les rues, même si ce quartier n'était pas perçu initialement comme « vulnérable ». Inversement, on évitera peut-être de stigmatiser systématiquement tel secteur populaire si les données montrent qu'il est relativement épargné par la chaleur.

En fin de compte, cette démarche d'intelligence croisée, combinant sciences du climat, sciences sociales, data science et médiation, a un impact qui dépasse largement le cadre de l'étude. Elle contribue à forger une culture commune du climat urbain, où chacun comprend mieux les enjeux et peut participer aux solutions.

L'intelligence collective ne consiste pas à additionner des savoirs, mais à les faire se frictionner jusqu'à produire du sens.

C'est ce que nous faisons : entre sciences, territoires, récits, pédagogies, et publics.

Conclusion : ce que la ville nous apprend lorsque nous apprenons à l'écouter

L'étude grenobloise n'est pas qu'un résultat. C'est un exemple de ce que peut produire la rencontre entre disciplines, institutions, citoyens, enseignants, élus, et de ce que Mythodologie défend depuis sa création : une science vivante, partagée, exigeante, accessible.

Les données ne parlent jamais seules. Elles parlent lorsque nous les faisons dialoguer : avec des disciplines, des expériences vécues, des contextes, des récits, des publics.

Nos intuitions nous égarent parfois. Nos méthodes nous éclairent. Nos récits nous portent. Nos responsabilités nous guident.

À Mythodologie, nous poursuivons ce travail : faire émerger du sens ensemble, faire respirer les données, donner à chacun le pouvoir de penser le monde et de le transformer.

Les données, les cartes, les algorithmes n'ont pas vocation à être des artefacts techniques. Ils sont des objets politiques, sociaux, culturels. Ils ont un pouvoir : celui de transformer un territoire lorsque nous les interprétons ensemble.

La chaleur urbaine nous rappelle que le réel n'est jamais simple. Qu'il faut accepter les résultats contre-intuitifs. Qu'aucune discipline n'a le monopole de l'intelligibilité. Et que la transmission n'est pas un appendice : c'est le cœur battant de la démarche scientifique.

La mission de Mythodologie s'inscrit dans ce mouvement : faire circuler la connaissance, la contextualiser, la nuancer, la transmettre de manière responsable, pour que chacun, citoyen, enseignant, élu, professionnel, chercheur, puisse s'approprier ces résultats et contribuer à transformer les villes.

Comprendre n'est jamais suffisant. Il faut apprendre à faire comprendre. Et c'est là que commence l'émergence du sens.

À Grenoble, à Échirolles et ailleurs, les données ont une histoire à raconter : celle d'une ville qui, face à la chaleur, apprend à se connaître elle-même pour mieux s'adapter, ensemble.

Ce n'est pas seulement ce que l'on sait qui compte. C'est comment on le construit, comment on le raconte, et ce que l'on décide d'en faire.

La science n'est jamais seulement ce que nous apprenons. Elle est ce que nous construisons ensemble.

Notes et références

  1. Données du réseau de capteurs de la ville d'Échirolles, déployé en 2019 (29 capteurs et 2 stations météo).
  2. Oke, T.R. (1982). The energetic basis of the urban heat island. Quarterly Journal of the Royal Meteorological Society, 108(455), 1-24.
  3. Lemonsu, A. et al. (2015). Vulnerability to heat waves: Impact of urban expansion scenarios on urban heat island and heat stress in Paris (France). Urban Climate, 14, 586-605.
  4. Stewart, I.D. & Oke, T.R. (2012). Local Climate Zones for Urban Temperature Studies. Bulletin of the American Meteorological Society, 93(12), 1879-1900.
  5. Rome, S. et al. (2023). Étude CASSANDRE : Caractérisation et Analyse Spatiale des Situations à risque lié à la chaleur en milieu urbain. Grenoble.
  6. Rome, S. et al. (2025). CASSANDRE - Mise à jour des données et analyse des co-vulnérabilités. Rapport de recherche.
  7. Forceville, M. et al. (2024). Cartographie de l'îlot de chaleur urbain en Île-de-France : inégalités socio-spatiales et exposition à la chaleur. Météo-France / APUR.
  8. Arnfield, A.J. (2003). Two decades of urban climate research: A review of turbulence, exchanges of energy and water, and the urban heat island. International Journal of Climatology, 23(1), 1-26.
  9. Santamouris, M. (2015). Analyzing the heat island magnitude and characteristics in one hundred Asian and Australian cities and regions. Science of the Total Environment, 512-513, 582-598.
  10. IPCC (2023). Climate Change 2023: Synthesis Report. Contribution of Working Groups I, II and III to the Sixth Assessment Report. Geneva, Switzerland.

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