1 - Qu'attendre de vos yeux ?
Après toute une vie à porter votre regard sur le monde qui vous entoure,vous connaissez parfaitement les capacités, les atouts, mais aussi les faiblesses et les limites de ces délicats organes. L'habitude de leurs imperfections, l'expérience de leurs biais, l'apprentissage de leurs singularités, vous ont permis d'acquérir une parfaiteexpertise de leur usage. Ces deux fragiles globes translucides, en plus de travailler à chaque instant pour vous révéler le monde, nesemblent pouvoir vous dissimuler aucun secret sur eux-mêmes.
Mais la vie serait-elle si simple, après trois milliards d'annéesd'évolution, qu'une pensée distraite en puisse résumerintégralement le fonctionnement de l’une des plus minutieusesréalisations ? Rien ne paraît se dresser entre votre environnementet l’image que vous en retirez ; pourtant, les mécanismes quipermettent à vos yeux de vous offrir le monde sur une toile infiniese déroulent dans une étrange obscurité. L'acte simple de regard,d'une rapidité stupéfiante, mobilise à votre insu une vertigineusesuccession de processus parfaitement intriqués agissant de concert,dont chacun exerce une influence active sur le résultat final quetouchera votre conscience.
Commençons par le stimulus physique qui en constitue l’origine,prêt à se jeter vers votre pupille : la lumière de cettepage. Elle traverse votre cristallin puis, variablement déforméepar cet organe transparent qui agit comme une lentille, le liquidevitreux qui emplit vos globes oculaires, avant d’échouer quelquepart sur votre rétine. Alors, les impulsions électriques qui, parun dispositif moléculaire complexe, répondent immédiatement à son impact, effectuent un trajet sinueux de plusieurs centimètres lelong des nerfs optiques pour investir une zone précise de votrecerveau, le cortex visuel primaire.
Une étonnante composition d'excitations neuronales, distribuéescomme une constellation vibrante dans le tissu cérébral, y adopteun comportement subtilement régulé, à la fois synchronisé etcohérent. Se forme ainsi, comme en miroir, la représentationélectrique de votre champ visuel. Elle n'a déjà, matériellement,plus grand-chose à voir avec l'image d'origine. Diluée parmi voscellules, occupant toute une zone cérébrale selon des modes précisqui en traduisent les caractéristiques spatiales et chromatiques,elle existe encore en périphérie de votre cerveau, loin de votreexpérience consciente. Mais son voyage n'est pas terminée.
Peut-on, cependant, s'accorder le luxe de la croire en lieu sûr ? Elle connaîtra, au contraire, comme un idiome quis’érode et s’enrichit de termes étrangers, un certain nombred’altérations supplémentaires. Et elle deviendra, à chaque étape, d'autant plus méconnaissable. De subtiles inflexions, tels de discrets artefacts photographiques, trahiront les différentes phases de ce façonnement. Comment retracer expérimentalement l'existence de telles évolutions,lorsqu'elles adviennent au sein de la matrice obscure et inaccessible de votre organe cérébral ?
Pour nous aider à répondre à ces interrogations, je vous invite à observer les images ci-dessous. Comme vous le constatez, vous y percevez immédiatement et sans effort un triangle blanc (une formeappelée ”Triangle de Kanisza”) et un disque bleu (”Neon spreading colors”) :
Or, vous vous doutez peut-être qu’il n’en est rien. Bien qu'elles apparaissent à votre pensée, il n'est pas erroné de dire que ces deux formes n’existent pas - en fait pas objectivement, pas physiquement sur cette page.
Elles persistent cependant. Fuyantes, leur chatoyant contour se rappelle obstinément à votre conscience. Pour les éliminer, un effort purement intellectuel demeure infructueux. Alors même que vous cherchez à lutter contre l'illusion, leur tracé reparaît inlassablement à votre pensée, aimantent votre attention comme une lumière diffuse, un phare lointain mais tenace, impossible à ignorer. Et, de loin, vous continuez implacablement de percevoir, telles des projections cinématographiques sur un écran, le disque inexistantdes ”couleurs étalées”, le triangle invisible - comme si quelque chose en vous leur surajoutait une présence physique.
Bien sûr, vous pouvez recourir à l’expérience et masquer deux des disques noirs dans la première image pour vous convaincre ainsi de l’inexistence objective des arêtes du triangle. Vous pouvez aussi zoomer entre les lignes bleues de la seconde et constater que le fond est, en réalité, aussi blanc que le reste de la page. Malgré tout, sitôt que vous cessez ces laborieuses manipulations et relâchez votre effort, l’illusion réapparaît.
Bien évidemment, ne concluons d'emblée à la folie ou au rêve. Ne prenons pas ce phénomène - cet éreintant conflit entre la rationalité de la connaissance et l'irrécusabilité de la présence sensorielle - pour une imperfection biologique, une faiblesse technique, une reddition cérébrale face à la tromperie du monde. Ces écrasantes incohérences entre deux de vos modes fondamentaux de la compréhension du réel ne sont en fait que la conséquence effective de l’efficacitéde votre traitement cérébral.
Nous allons ci-après en examiner les mécanismes.
Je commencerai par faire remarquer que mon choix s’est porté sur ces illusions pour plusieurs raisons précises.
- En premier lieu, parce qu’elles permettent de mettre en évidence le caractère largement involontaire et incontrôlable de notre interprétation intuitive (un fonctionnement qui n’est d’ailleurs, lui-même et paradoxalement, pas du tout intuitif !) d'une façon très simple : en la confrontant à une protocole concret (l’expérience) qui la contredit objectivement sans parvenir à l'éliminer.
- Ensuite, comme nous allons le voir, car elles illustrent et renseignent d’une façon particulièrement frappante la réalisation d’un délicat compromis entre précision et efficacité, un principe également fondateur pour de nombreux autres phénomènes mentaux.
- Enfin (et ce fut peut-être le plus important de mes apprentissages) pour la raison qu’elles montrent à quel point, lorsqu'il s'agit de comprendre, interpréter et décider, nous demeurons fermement tributaires de nos automatismes. Cette dépendance envers les influences intérieures - que celles-ci procèdent d'une disposition innée ou dérivent d'une élaboration graduelle prenant appui sur notre expérience - est un des principaux axes selon lesquels notre cerveau se développe, s’équilibre et adapte son comportement.
2 - Information et réalité
Il nous sera utile (tout en gardant en tête que cette façon de voir n'en saisit pas tous les aspects) d'adopter maintenant une perspective un peu inhabituelle.
Il est fréquent de conserver une image de notre cerveau comme d’un organe dédié à diverses tâches : la réflexion, l’émotion, la mobilisation du corps, la coordination des organes font en effet partie de ses attributions cardinales. Il s'agit maintenant de le considérer fondamentalement sous un angle particulier, qui recoupe les précédents mais insiste sur un aspect précis : celui d'un système actif dédié à la manipulation d’informations. J’utilise ce dernier terme dans un sens très large : les "informations" en question adoptent en effet une multitude foisonnante de formes en fonction des circonstances (émotionnelle, logique, perceptuelle, mémorielle, onirique, hallucinatoire...) dont - notamment - les modalités d'expérience subjective, les causes d'apparition, et la prise au contrôle volontaire, restent hautement hétérogènes.
Le point essentiel est qu'elles sont transformées, interprétées et traduites par un nombre considérable de processus cérébraux agissant de concert. C’est, techniquement, ce traitement qui permettra l’expression des fonctions cérébrales diverses que j’ai mentionnées, ainsi que leur très sensible régulation.
Le langage de nos neurones
Pour qu’une information prenne un sens dans notre système de pensée, il faut qu’elle fasse référence à quelque chose : un élément concret, un concept abstrait, une scène remémorée... Que l’objet lui-même soit physiquement présent dans votre cerveau est impossible : il est donc nécessaire qu’un encodage ait lieu. Mais qu'est-ce qu'un code ? Rien d'autre qu'un ensemble cohérent de définitions. Comme toujours, son rôle est de mettre en correspondance des signifiants (ici, les signaux des neurones) avec des signifiés (ici, les objets présents à la pensée).
Pour employer une analogie, tout comme l’acteur Brad Pitt n’est pas physiquement contenu dans le fichier FightClub.mp4 de votre disque dur, mais est seulement représenté par l’état électrique d’innombrables transistors microscopiques (les 0 et les 1 d'un fichier informatique binaire), l’organisation, l’activité et les connexions de vos neurones vont entretenir une correspondance symbolique avec les informations visuelles provenant de votre environnement. La façon dont cette correspondance s'effectue et converge vers une véritable syntaxe cérébrale (partiellement universelle, partiellement individuele) est encore mystérieuse, mais son existence semble nécessaire théoriquement, et est de fait avérée par de nombreuses expériences.[1]
En réalité, ce véritable code organique est encore plus abstrait qu'une mémoire informatique, car la dynamique interne du cerveau (qui n'est pas aussi rigide qu'un circuit électronique) agrège de nombreuses altérations - utiles ou accidentelles - à ces représentations mentales. Ce sont ces modifications, au-delà de la simple traduction (déjà spectaculaire, mais mobilisant des processus différents) des rayons lumineux en microscopiques courants d'électricité biologique parcourant nos neurones, qui nous intéressent. Nous allons d’ailleurs découvrir que l’analogie avec l'informatique se doit d'être encore plus nuancée par l’aptitude de notre cerveau à - très littéralement - façonner notre vision du monde.
3 - Comment nous construisons le monde
À l’heure actuelle, de nombreux éléments indiquent que, pour appréhender le monde, notre organe cérébral recourt à un modèle inconscient dont une des fonctions est d’en prévoir le comportement.
Nous pouvons voir ce modèle comme une sorte de scénario évolutif, cherchant à prédire, aussi bien à l'avance que sur le moment, tout ce que nous pouvons rencontrer. De l'émotion contenue dans un regard au mouvement d'une tasse mal équilibrée qui glisse de la table, nous anticipons en permanence les résultats futurs et les détails cachés d'une situation.
Il faut donc comprendre que notre cerveau active à chaque instant, de façon parfaitement autonome, d'innombrables représentations schématiques - renvoyant à des objets, des événements, des situations, des éléments de toutes natures et configurations, etc. - dont la signification correspond à (si l’on s’autorise une personnification un peu abusive) ce qu’il en croit savoir[2],[3]. Ce type de représentations se distingue sous trois aspects majeurs de celles que j’ai mentionnées dans la section précédente :
- Premièrement, au contraire de ces dernières qui peuvent directement se rapporter, par exemple, au centre de votre vision, elles demeurent très largement inconscientes.
- Deuxièmement, elles n'ont pas besoin d'un stimulus extérieur pour apparaître.
- Enfin, leur fonction se justifie par une finalité prédictive (et non plus purement perceptive).
Ce sont elles qui forment, prises dans leur ensemble, le ”modèle du monde” dont j’ai évoqué l'existence. Nombre d'entre elles sont forgées à partir des matériaux mémoriels issus de votre expérience. La configuration innée du cerveau humain conditionne l'apparition de certaines autres, plus simples et plus primaires. Bien sûr, notre cerveau lui-même a été structuré par l'évolution de notre espèce. De façon générale, la pertinence des représentations automatiques qu'il est capable de générer a sans doute constitué l'un des critères essentiels sur lesquels la sélection naturelle a exercé son influence.
Par la suite, j’appellerai schémas ou schémas prédictifs ce type de représentations afin de les distinguer explicitement des autres.
Ces schémas sont actifs. Bien différents d'échos inutiles ou de stériles spéculations égocentrées, ils modèlent directement la façon dont nous percevons notre environnement, sollicitons notre raison, faisons les choix qui nous importent. C'est grâce à leur intervention que nous replaçons les informations disponibles dans un cadre interprétatif adéquat, puis parvenons finalement à une compréhension cohérente des faits et des situations. Un réseau vibrant d'influences réciproques soude ce monde imaginaire à notre réalité vécue : tout comme il participe à réguler notre existence intérieure, il réagit à elle, en reproduit les règles empiriques, s’imprègne de ses dynamiques relationnelles. Notre cerveau affine ainsi ses modèles, les données qu’il distille de l’expérience lui permettant de complexifier ses prévisions de façon plastique et avisée.
Leur fonction s'articule autour de deux axes majeurs : l'anticipation et le comblement de données incomplètes.
Prévoir pour réagir
Anticiper la trajectoire de chute d'un objet présente des avantages notables : il est bien plus facile de le rattraper (s'il s'agit d'une tasse) ou de se baisser pour l'esquiver (s'il s'agit d'un projectile). L'automatisation de cette prédiction permet de n'avoir pas à passer par la réflexion consciente, ce qui permet de gagner le temps nécessaire à une réaction rapide.
Mais, même lorsque le modèle s'avère être faux, il peut présenter une utilité.
Des études montrent par exemple que la durée d’un son inattendu (donc contraire au modèle) est estimée plus longue que celle d’un son attendu (conforme au modèle), quand bien même les deux stimuli sont identiques à l’exception de la tonalité[4]. Cet allongement intervient probablement à cause d’une plus grande attention portée au son inattendu, qui va en intensifier la représentation neuronale. Dans le cadre précis de cette expérience, le schéma utilisé pour la prédiction se construit très rapidement (quelques dizaines de secondes) grâce à la régularité et à la simplicité des informations composant l'environnement phonique du laboratoire : le même motif sonore monocorde est répété plusieurs fois à intervalles réguliers. Un son brusquement plus aigu ou plus grave dérogera alors aux règles mentalement établies. Dans d’autres situations plus complexes (notamment celles impliquant l’intégration inconsciente des règles sociales et culturelles, qui se développent sur un temps long et selon des exemples hétérogènes), la construction de ces schémas peut s’étendre sur des années.
Pourquoi notre cerveau impose-t-il une telle altération aux informations reçues, qui devraient pourtant transmettre un renseignement objectif ? Comment une déformation si grossière peut-elle persister dans un organe autrement si efficace ? Comme souvent dans ce type de situations, le processus prédictif qui la sous-tend accorde un ou des avantages évolutifs par rapport à l'exacte neutralité perceptive. Il semble qu'un tel mécanisme soit notamment facilitateur de l’apprentissage du langage chez les très jeunes enfants. Une incongruence entre des attentes provenant d’un contexte donné et les mots qui y sont effectivement détectés permettrait d’allouer des ressources attentionnelles supplémentaires à l’acquisition de ce nouveau vocabulaire[5].
Ici, la violation du modèle prédictif représente un signal trahissant l'existence d'une situation inhabituelle, un événement notable, donc une potentielle source d'enrichissement et de diversification des connaissances. En permettant simultanément, d'une part la construction progressive d'un édifice linguistique complexe, de l'autre, l'ajustement du modèle pour la préparation des étapes suivantes de l'apprentissage, la prédiction joue un rôle central dans l'allocation des ressources mentales disponibles.
De l’anticipation à l’hallucination
Comme nous l'avons vu, un schéma activé est capable de moduler certains aspects des stimuli sensoriels. Si son influence était dans le cas étudié relativement modeste, son action ne se limite pas toujours à un léger déplacement attentionnel. Dans certaines circonstances, il acquiert une telle saillance qu’il se superpose directement à la perception. Dans les illusions d’optique que je vous ai présentées plus haut, votre cerveau complète vraisemblablement les images en hallucinant les contours (ici très abstraits) qu’il est prédisposé à y voir. Cette construction s'appuie sur les deux piliers inférentiels majeurs du contexte sensoriel et du modèle prédictif activé. Son apparition est donc due à l’équivalent d’un algorithme d'anticipation cérébral. C'est ce qui provoque la génération d’un solide surbrillant en forme de triangle ou d’un disque bleu semi-transparent au sein même de la représentation neuronale de l’image, artifice spontané de l'intelligence qui accédera ensuite à la conscience.
Il convient de noter que ce schéma-ci survient à un niveau très basique, c'est-à-dire bien en amont de la conscientisation de la scène comme objet visuel, possiblement dès les aires visuelles primaires. Cette naissance ancienne est confirmée par son apparente présence chez d’autres primates [7],[8]. Le partage de cette disposition avec d'autres espèces indiquerait ainsi une origine au moins partiellement innée, et une possible préexistence chez notre ancêtre commun.
En ce qui me concerne, il ne me paraît pas inconcevable que la forte prévalence dans l’environnement visuel d’éléments masqués ou fragmentaires nourrisse cet effet très robuste permettant la reconnaissance (voire la recréation) de motifs géométriques d'une complexité variable. La présence impromptue d’un objet est en effet une cause fréquente à l’interruption de lignes visuelles et à l’incomplétude des formes pleines, au brusque changement de couleur d’éléments de décor, à des contrastes marqués sur des surfaces unies. (Prenons l’exemple de mon bureau, qui est perpétuellement encombré d’objets divers de texture similaire dans des positions aléatoires. Sans ma capacité à reconnaître rapidement de loin et d’un seul coup d’œil celui que je cherche, quitte à quelquefois me tromper, je serais contraint de perdre de précieuses minutes à saisir chacun d’entre eux pour l’examiner indemne de l’interférence des autres. Cet avantage pratique devient encore plus fondamental dans un environnement naturel, notamment s'agissant de reconnaître un prédateur fondu dans le décor.)
Dans nos exemples, nous avons été témoins (et sujets) d'un effet de déformation perceptive déclenché par des stimuli appartenant à la même modalité sensorielle (la vision) que le schéma prédictif qu'ils évoquent.
Mais un schéma est également capable d’influencer le traitement d’informations avec lesquelles ils n'est pas directement en rapport, et dont il ne partage pas forcément la même dimension d'expérience subjective.
La causalité impliquée est alors plus complexe et peut mettre en jeu un phénomène d'abstraction intermédiaire : c'est alors la connaissance d'un contexte spécifique qui fixe les conditions informationnelles structurant la formation du schéma activable.
Illustrons cette propriété par un nouvel exemple. En laboratoire, une mise en contexte particulière et préalable, renvoyant au jeu Pac-Man dans lequel les disques indentés seraient des personnages indépendants et non plus les sommets d’un triangle, peut ainsi empêcher votre cerveau de générer la forme de la première image en créant l’attente inconsciente d’une arène de jeu vidéo[9]. Cette attente est, en tant que telle, le résultat d'un enchaînement de mécanismes neuronaux complexes. Son apparition implique notamment une extraction géométrique des symboles présentés, puis la compréhension formelle du rôle et de la nature des objets participant à la scène. L'ajustement de l'interprétation, sa fixation, et finalement la projection des personnages qu'elle évoquait, en lieu et place du triangle, viennent compléter l'action de la prédiction et son effet sur ce qui est compris d'une image.
Ce phénomène illustre une autre caractéristique importante de nos schémas prédictif. Leur nature est en effet multiple, instable, impermanente. La compétition entre différentes de leurs instances concurrentes, mutuellement exclusives, est aussi un aspect de leur comportement.
Cette lutte reflète la probabilité que nous accordons inconsciemment à l'interprétation d'une information. Elle mobilise les processus qui permettent d'en figer l'appréciation, en intégrant d'une façon globalisée l'ensemble des informations accessibles.
Dans ce cas, deux schémas activés (triangle/personnages) se contredisent et l’un d’entre eux finit par l’emporter sur l’autre. Pour autant, en général, vous ne pourriez décider consciemment de briser l’illusion : la résolution du conflit passe par des mécanismes échappant largement à votre contrôle.
En exagérant par personnification, on pourrait dire que votre cerveau choisit simplement la nature la plus probable de l’objet regardé en fonction du contexte. Ainsi, vous reconnaissez immédiatement les immeubles d’une ville futuriste dans le film Blade Runner (1982), mais en sentez tout aussi instantanément le ”grain” artificiel si le plan est un making-off prenant du champ au point d’inclure le plateau de tournage - alors qu’il s’agit des mêmes maquettes sous une lumière et un angle identique.
Un des nombreux intérêts de la capacité que possède notre psyché à générer des prédictions est donc la possibilité d’extrapoler : un objet à partir d’images incomplètes, éloignées ou de mauvaise qualité, l’évolution prévisible d’une situation fréquemment rencontrée... Avec des modèles un poil plus élaborés, nous pouvons ainsi reconnaître un visage connu dans la pénombre, un mot familier prononcé avec un accent étranger.
4 - Donner du sens au chaos
Parfois, comme vous l’avez vu, nous allons même automatiquement et involontairement utiliser nos schémas prédictifs pour corriger les incertitudes contenues dans nos informations sensorielles. Les ambiguïtés non résolues représentent un coût cognitif significatif en même temps qu'un réel piège décisionnel. Dans ces circonstances, le modèle du monde prend le pas sur la perception brute, ce qui facilite une reconnaissance anticipée et une compréhension accrue de la situation. Or, cette efficacité augmentée va nécessairement de pair avec une perte d’exactitude. Puisqu'il faut choisir entre des possibilités multiples et divergentes, Cela vaut bien sûr pour les illusions d’optique, qui sont précisément conçues dans ce but. Mais qui n’a jamais pensé entendre son prénom prononcé dans une pièce remplie de monde où les conversations s’entremêlent, cru un instant reconnaître un ami dans tel inconnu entraperçu ?
Pour illustration, je vous invite à faire une dernière expérience. Fixez les quatre points centraux de cette image pendant une minute puis fermez les yeux.
Il est possible que vous soit apparu un visage. Les taches que vous voyiez encore les yeux fermés étaient causées par la persistance rétinienne, un phénomène physiologique purement nerveux. Par un jeu d'inférences hasardeuses, cherchant à leur donner un sens plausible, votre cerveau a cherché à générer un résultat. Le portrait en question avait probablement des parentés avec une mémoire (ou plusieurs) stockées au sein de votre aire fusiforme des visages, la zone du cerveau qui reconnaît nos semblables - et complète, au besoin, ce qu’elle a réellement pu voir par des éléments qu’elle trouve dans ses schémas prédictifs[10]. Dans ce cas, l’influence culturelle influence elle aussi la probabilité de chaque interprétation. Certaines personnes reconnaissent un Christ évanescent, quand à d'autres apparaît l'image martiale du Che Guevara. Parfois, c'est un humain quelconque, qui bien que visuellement net, reste difficile à identifier formellement.
3 - La vie n’est pas faite que de triangles !
Au début de cet article, je vous suggérais de masquer deux des disques pour faire disparaître le triangle. Malgré la persistance de l’impression visuelle, vous avez rapidement compris qu’elle était trompeuse et que le fond de l’écran est en réalité parfaitement uniforme. La rationalité peut donc retrouver une certaine préséance en fonction des circonstances. Lorsqu’apparaît comme ici un conflit entre la perception et la raison - entre ce que l’intuition nous souffle et ce que nous pouvons rationnellement déduire à partir des éléments disponibles - c’est généralement la seconde que l’on aimerait privilégier. Mais est-ce vraiment là ce qui se passe en réalité ?
Pas toujours : par manque de temps, d’énergie, par facilité, indifférence ou crainte de voir nos convictions vaciller, nous choisissons parfois de mettre à l’écart les conclusions de notre réflexion, voire de n’y avoir même pas recours. Il existe bien sûr de bonnes raisons de douter : humilité, incertitude ou encore désir de parvenir à des preuves plus solides en font partie. Mais il est indéniable que la flexibilité que nous confèrent nos aptitudes à raisonner, notre capacité à nous extraire de ce à quoi nous adjurent nos automatismes, représentent un avantage considérable dans la mise à jour consciente de nos idées afin qu’elles correspondent plus fidèlement à la réalité.
Dans ce cas précis, l’enjeu était très faible et l’expérience triviale. Mais la science psychologique permet de montrer qu’en de nombreuses occasions, des décisions cruciales - vote, choix d’un traitement médical, observance des règles de sécurité - sont en partie (et parfois significativement) guidées par les représentations (parmi lesquelles préjugés et croyances !) installées à divers niveaux de notre hiérarchie mentale. Tout comme nous hallucinons un triangle ou un disque bleu, nous croyons voir de meilleures qualités professionnelles chez les personnes physiquement attirantes[11], une plus grande chaleur humaine en quelqu’un qui boit du café chaud plutôt qu’un thé glacé[12], une conclusion conforme à nos croyances dans des données ambiguës voire opposées à celles-ci[13]... Dans des circonstances mettant en jeu un grand nombre de facteurs, un choix renseigné devient très vite coûteux en temps et en volonté. Mais notre santé, notre avenir, notre mode de vie ne méritent-ils pas un investissement à la hauteur de leur importance ? Je pense réellement que si !
Ce mode de fonctionnement volontairement analytique demande un effort : la rapidité et l’économie avec laquelle les processus automatiques ciselés en lui-même par notre organe cérébral influencent notre interprétation les rend particulièrement attrayants. Faire systématiquement confiance à nos intuitions, façonnées par des schémas aussi mystérieux qu’échappant à notre contrôle, est donc aisé, mais hasardeux.
À titre individuel, c’est là un terrain sur lequel nous pouvons agir : atteindre à une compréhension plus adaptable du monde, en portant notre attention vers une utilisation accrue de la réflexion appliquée à nous-mêmes et aux situations que nous rencontrons - avec, oserai-je avancer, un soin tout particulier lorsqu’elles revêtent l’apparat de l’évidence.
[1]Bien que de nombreuses questions demeurent ouvertes. Par exemple, quels sont les aspects et propriétés de l'objet (notamment relationnelles) préservées au sein des modes d'excitation neuronaux qui s'y rapportent ? Comment le code est-il produit et étalonné ? Quelle est la part d'inné et d'acquis dans cette élaboration ?
[2]Will Penny, Bayesian Models in Neuroscience, Editor(s): James D. Wright, International Encyclopedia of the Social \& Behavioral Sciences (Second Edition), Elsevier, 2015, Pages 368-372, ISBN 9780080970875, https://doi.org/10.1016/B978-0-08-097086-8.56035-8.
[3]Micha Heilbron, Maria Chait, Great Expectations: Is there Evidence for Predictive Coding in Auditory Cortex?, Neuroscience, Volume 389, 2018, Pages 54-73, ISSN 0306-4522, https://doi.org/10.1016/j.neuroscience.2017.07.061.
[4]Pariyadath V, Eagleman D (2007) The Effect of Predictability on Subjective Duration. PLoS ONE 2(11): e1264. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0001264
[5]Ylinen S, Bosseler A, Junttila K, Huotilainen M. Predictive coding accelerates word recognition and learning in the early stages of language development. Dev Sci. 2017 Nov;20(6). doi: 10.1111/desc.12472. Epub 2016 Oct 16. PMID: 27747989.
[6]Zhaoyang Pang, Callum Biggs O’May, Bhavin Choksi, Rufin VanRullen, Predictive coding feedback results in perceived illusory contours in a recurrent neural network, Neural Networks, Volume 144, 2021, Pages 164-175, ISSN 0893-6080, https://doi.org/10.1016/j.neunet.2021.08.024.
[7]Nakayama, K., He, Z. J., Shimojo, S. (1995). Visual surface representation: A critical link between lower-level and higher-level vision. In S. M. Kosslyn, D. N. Osherson (Eds.), Visual cognition: An invitation to cognitive science (2nd ed., pp. 1–70). The MIT Press
[8]R. von der Heydt et al., Illusory Contours and Cortical Neuron Responses. Science224,1260-1262(1984).DOI:10.1126/science.6539501
[9]Liad Mudrik, Nataly Davidson Litvak, Amir Tal et al. Semantic Priming effects on the Kanizsa Illusion: a case for cognitive penetrability, 16 September 2024, PREPRINT (Version 1) available at Research Square [https://doi.org/10.21203/rs.3.rs-4595714/v1]
[10]Jiangang Liu, Jun Li, Lu Feng, Ling Li, Jie Tian, Kang Lee, Seeing Jesus in toast: Neural and behavioral correlates of face pareidolia, Cortex, Volume 53, 2014, Pages 60-77, ISSN 0010-9452, https://doi.org/10.1016/j.cortex.2014.01.013.
[11]Ma Q, Zhang L, Pei G, Abdeljelil H. Neural Process of the Preference Cross-category Transfer Effect: Evidence from an Event-related Potential Study. Sci Rep. 2017 Jun 9;7(1):3177. doi: 10.1038/s41598-017-02795-w. PMID: 28600486; PMCID: PMC5466637.
[12] Lawrence E. Williams and John A. Bargh (2008). Experiencing Physical Warmth Promotes Interpersonal Warmth
[13]Dan M. Kahan, Ellen Peters, Erica Dawson, Paul Slovic (2013). Motivated Numeracy and Enlightened Self-Government

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