1 - Qu’attendre de vos yeux ?
Malgré leurs éventuels défauts, vous en connaissez généralement les atouts, les caprices et les capacités, voire le mécanisme. La lumière de cette page traverse votre cristallin puis, variablement déformée, le liquide qui emplit vos globes oculaires, avant d’échouer quelque part sur votre rétine. Les impulsions électriques qu’elle crée en réponse effectuent un voyage sinueux de plusieurs centimètres à travers les nerfs optiques pour être finalement recueillies par une zone précise de votre cerveau, le cortex visuel. Après un parcours semé d’embûches, les voici enfin en lieu sûr. Tout au moins, il est facile de le penser !
Pour mettre à l’épreuve cette dernière conception, je vous invite à considérer ces images. Comme vous le constatez, on y perçoit immédiatement un triangle blanc (une forme appelée ”Triangle de Kanisza”) et un disque bleu (”Neon spreading colors”) :
Des efforts purement intellectuels resteront infructueux : de loin, alors même que vous avez conscience de la tromperie, vous êtes condamnés à percevoir le disque inexistant dans l’illusion dite des ”couleurs étalées”et le triangle invisible, comme si ces objets étaient dotés d’une présence physique. Bien sûr, vous pouvez recourir à l’expérience et masquer deux des disques noirs dans la première image pour vous convaincre ainsi de l’inexistence des arêtes du triangle. Vous pouvez aussi zoomer entre les lignes bleues de la seconde et constater que le fond est aussi blanc que le reste de la page. Mais malgré tout, sitôt que vous cessez ces expérimentations et relâchez votre attention, l’illusion réapparaît.
Ne prenez pas ce qui se passe pour une imperfection ou une faiblesse de votre cerveau : ces incohérences flagrantes entre vos perceptions et votre connaissance ne sont que la conséquence de l’efficacité de vos processus mentaux.
Pourquoi ai-je choisi de vous montrer précisément ces illusions d’optique ? Il y a plusieurs raisons à cela :
- Premièrement, parce qu’elles mettent en évidence le caractère largement involontaire et incontrôlable de notre interprétation intuitive (qui n’est d’ailleurs, lui-même, pas du tout intuitif !).
–Deuxièmement, comme nous allons le voir, parce qu’elles illustrent d’une façon particulièrement frappante la réalisation d’un délicat compromis entre précision et efficacité.
- Troisièmement (et c’est peut-être le plus important) parce qu’elles montrent à quel point, pour voir, interpréter et agir, nous sommes dépendants de nos apprentissages et de nos influences - que celles-ci soient innées ou acquises au cours de notre vie.
2 - L’information et le cerveau
Pour comprendre pourquoi, il est utile (tout en gardant en tête que cette façon de voir n'en saisit pas tous les aspects) de considérer l’esprit humain comme un système complexe dédié à la manipulation d’informations. J’utilise ce terme dans un sens très large : ces dernières peuvent en effet se manifester sous une forme émotionnelle, logique, perceptuelle, mémorielle, onirique, hallucinatoire...
Elles circulent et sont traitées, modifiées, transformées, par un nombre considérable de processus cérébraux.
Pour qu’une information ait un sens, il faut qu’elle fasse référence à quelque chose : un élément concret, un concept abstrait, une émotion ressentie... Il est bien évidemment impossible que l’objet lui-même soit présent dans votre cerveau : il est donc nécessaire qu’un encodage ait lieu. Tout comme l’acteur Brad Pitt n’est pas physiquement contenu dans le fichier FightClub.mp4 de votre disque dur, mais est représenté par l’état électrique d’innombrables transistors microscopiques, l’organisation, l’activité et les connexions de vos neurones vont entretenir une correspondance symbolique avec les informations provenant de votre environnement. Ce phénomène est encore plus abstrait que dans une mémoire informatique, car la dynamique interne du cerveau impose de nombreuses altérations - utiles ou accidentelles - à ces représentations mentales. Ce sont ces modifications qui nous intéressent. Nous allons d’ailleurs découvrir que l’analogie que je viens d’exposer doit être encore plus nuancée par l’aptitude de ces dernières à - très littéralement - façonner notre vision du monde.
3 - Comment nous fabriquons la réalité
À l’heure actuelle, de nombreux éléments indiquent que, pour appréhender le monde, nous avons recours à un modèle inconscient dont une des fonctions est d’en extraire les régularités. Il semble donc que notre cerveau crée ainsi automatiquement des représentations schématiques des objets ou des événements qui correspondent à - si l’on s’autorise une personnification un peu abusive - ce qu’il en croit savoir[1],[2]. Elles se distinguent de celles que j’ai mentionnées plus haut sous deux aspects majeurs. Premièrement, elles sont très majoritairement inconscientes, au contraire des précédentes qui peuvent directement correspondre, par exemple, au centre de votre champ visuel. Secondement, leur fonction est censée être prédictive (et non plus purement perceptive). Ce sont elles qui codent alors le ”modèle du monde” dont j’ai parlé ; certaines sont forgées à partir de votre expérience, d’autres (les plus simples et primaires) sont déterminées par la structure innée du cerveau humain. Par la suite, j’appellerai schémas ou schémas prédictifs ce type de représentations pour les distinguer explicitement des autres.
Ces schémas sont actifs : ils influencent directement la façon dont nous percevons, raisonnons et agissons. Ils sont aussi plus ou moins sujets au modelage par l’apprentissage.
Ainsi, la durée d’un son inattendu (donc contraire au modèle) est perçue comme plus longue que celle d’un son attendu (conforme au modèle), quand bien même les deux stimuli seraient identiques à l’exception de la tonalité[3], probablement à cause d’une plus grande attention portée au son inattendu. Dans ce cas précis, le schéma utilisé pour la prédiction se construit très rapidement (quelques dizaines de secondes) grâce à la régularité et à la simplicité des informations : le même motif sonore est répété plusieurs fois à intervalles réguliers. Dans d’autres plus complexes (notamment ceux impliquant l’intégration inconsciente des règles sociales et culturelles), la construction peut s’étaler sur des années.
Pourquoi notre cerveau autorise-t-il une telle altération des informations ? Par exemple, parce que le processus prédictif qui la provoque facilite l’apprentissage du langage chez les très jeunes enfants. Une incongruence entre des attentes provenant d’un contexte donné et les mots qui y sont rencontrés permettrait d’allouer des ressources attentionnelles supplémentaires à l’acquisition de ce nouveau vocabulaire[4]. Bien évidemment, les avantages des capacités de prédiction en général, comme nous allons le montrer, sont nombreux à tous les âges.
4 - De l’anticipation à l’hallucination
Dans certaines circonstances, le schéma activé est tellement saillant qu’il se superpose à la perception. Pour les illusions d’optique que je vous ai présentées, il est probable que votre cerveau complète les images en hallucinant les contours (ici très abstraits) qu’il est prédisposé à voir eu égard, d’une part au contexte, d’autre part au modèle prédictif qu’il utilise. C’est donc l’équivalent d’un algorithme cérébral qui provoque la génération d’un solide surbrillant en forme de triangle ou d’un disque bleu semi-transparent dans la représentation neuronale de l’image, forme qui accédera ensuite à la conscience. Cette idée est renforcée par des expériences reproduisant l’illusion de Kanisza au sein de réseaux de neurones numériques, qui tendent à indiquer un rôle indispensable des prédictions dans son apparition[5].
Il convient de noter que ce schéma advient à un niveau très primaire, et semble présent chez d’autres primates [6],[7]. Cela indiquerait une origine au moins partiellement innée. Il ne me paraît pas inconcevable que la forte prévalence dans l’environnement visuel d’éléments masqués ou incomplets soit à l’origine de cette très robuste représentation inconsciente. La présence d’un objet est en effet une cause fréquente à l’interruption de traits et à l’incomplétude de formes pleines, au brusque changement de couleur d’éléments du décor. (Prenons l’exemple de mon bureau, qui est perpétuellement encombré d’objets divers de texture similaire dans des positions aléatoires. Sans ma capacité à reconnaître rapidement de loin et d’un seul coup d’œil celui que je cherche, quitte à quelquefois me tromper, je serais forcé de perdre de précieuses minutes à saisir chacun d’entre eux pour l’examiner sans l’interférence des autres. Cette nécessité est encore plus fondamentale dans un environnement naturel, notamment pour reconnaître un prédateur fondu dans le décor.)
Ces schémas prédictifs sont capables d’influencer le traitement d’informations avec lesquelles ils ne sont pas directement en contact. Une mise en contexte préalable et spécifique, renvoyant au jeu Pac-Man dans lequel les disques indentés seraient des personnages indépendants et non plus les sommets d’un triangle, peut ainsi empêcher votre cerveau de générer la forme de la première image en créant l’attente inconsciente d’une arène de jeu vidéo[8].
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Dans ce cas, deux schémas activés (triangle/personnages) se contredisent et l’un d’entre eux finit par l’emporter sur l’autre. Pour autant, vous ne pourriez décider consciemment de briser l’illusion : la résolution du conflit passe par des mécanismes échappant largement à votre contrôle.
En exagérant par personnification, on pourrait dire que votre cerveau choisit simplement la nature la plus probable de l’objet regardé en fonction du contexte. Ainsi, vous reconnaissez immédiatement les immeubles d’une ville futuriste dans le film Blade Runner (1982), mais en sentez tout aussi instantanément le ”grain” artificiel si le plan est un making-off prenant du champ au point d’inclure le plateau de tournage - alors qu’il s’agit des mêmes maquettes sous une lumière et un angle identique.
Un des nombreux intérêts de la capacité que possède notre psyché à générer des prédictions est donc la possibilité d’extrapoler : un objet à partir d’images incomplètes, éloignées ou de mauvaise qualité, l’évolution prévisible d’une situation fréquemment rencontrée... Avec des prédictions un poil plus élaborées, nous pouvons ainsi reconnaître un visage connu dans la pénombre, un mot familier prononcé avec un accent étranger.
Parfois, comme vous l’avez vu, nous allons même automatiquement et involontairement utiliser nos schémas prédictifs pour corriger les incertitudes contenues dans nos informations sensorielles. Dans ces circonstances, le modèle du monde prend le pas sur la perception brute, ce qui permet une reconnaissance anticipée et une compréhension accrue de la situation. Or, cette efficacité accélérée va nécessairement de pair avec une perte d’exactitude. Cela vaut bien sûr pour les illusions d’optique, qui sont précisément conçues dans ce but. Mais qui n’a jamais pensé entendre son prénom prononcé dans une pièce remplie de monde où les conversations s’entremêlent, cru un instant reconnaître un ami dans tel inconnu entraperçu ?
J’insiste donc encore une fois sur le fait que ces schémas prédictifs, bien que malléables et progressivement mis à jour par l’expérience vécue, sont activés (ou non) d’une façon largement involontaire !
Pour illustrer ceci, je vous invite à faire une dernière expérience. Fixez les quatre points centraux de cette image pendant une minute puis fermez les yeux.
Il est possible que vous soit apparu un visage. Les taches que vous voyiez encore les yeux fermés étaient causées par la persistance rétinienne, un phénomène purement nerveux. Par ses inférences hasardeuses, cherchant à leur donner un sens plausible, votre cerveau a généré un résultat. Le visage perçu avait probablement des parentés avec une mémoire (ou plusieurs) stockées au sein de votre aire fusiforme des visages, la zone du cerveau qui reconnaît nos semblables - et complète, au besoin, ce qu’elle a réellement pu voir par des éléments qu’elle trouve dans ses schémas prédictifs[9]. Dans ce cas, l’influence culturelle influence elle aussi la probabilité de chaque interprétation.
5 - La vie n’est pas faite que de triangles !
Au début de cet article, je vous suggérais de masquer deux des disques pour faire disparaître le triangle. Malgré la persistance de l’impression visuelle, vous avez compris qu’elle était trompeuse et que le fond de l’écran est en réalité parfaitement uniforme. La rationalité peut donc retrouver une certaine préséance en fonction des circonstances. Lorsqu’apparaît comme ici un conflit entre la perception et la raison - entre ce que l’intuition nous souffle et ce que nous pouvons rationnellement déduire à partir des éléments disponibles - c’est généralement la seconde que l’on aimerait privilégier. Mais est-ce vraiment ce qui se passe ?
Pas toujours : par manque de temps, d’énergie, par facilité, indifférence ou crainte de voir nos convictions vaciller, nous choisissons parfois de mettre à l’écart les conclusions de notre réflexion, voire de n’y avoir même pas recours. Il existe bien sûr de bonnes raisons de douter : humilité, incertitude ou encore volonté de parvenir à des preuves plus solides en font partie. Mais il est indéniable que la flexibilité que nous confèrent nos aptitudes à raisonner, notre capacité à nous extraire de ce à quoi nous adjurent nos automatismes, représente un avantage considérable pour mettre à jour consciemment nos idées afin qu’elles correspondent plus fidèlement à la réalité.
Dans ce cas précis, l’enjeu était très faible et l’expérience triviale. Mais la science psychologique permet de montrer qu’en de nombreuses occasions, des décisions cruciales - vote, choix d’un traitement médical, observance des règles de sécurité - sont en partie (et parfois significativement) guidées par les représentations (parmi lesquelles préjugés et croyances) incrustés à divers niveaux de notre hiérarchie mentale. Tout comme nous hallucinons un triangle ou un disque bleu, nous percevons de meilleures qualités professionnelles chez les personnes physiquement attirantes[10], une plus grande chaleur humaine en quelqu’un qui boit du café chaud plutôt qu’un thé glacé[11], une conclusion conforme à nos croyances dans des données ambiguës voire opposées à celles-ci[12]... Dans des circonstances mettant en jeu un grand nombre de facteurs, un choix renseigné devient très vite coûteux en temps et en volonté. Mais notre santé, notre avenir, notre mode de vie ne méritent-ils pas un investissement à la hauteur de leur importance ? J’ai tendance à penser que si !
Ce mode de fonctionnement volontairement analytique demande un effort : la rapidité et l’économie avec laquelle les processus automatiques influencent notre interprétation les rend particulièrement attrayants. Faire systématiquement confiance à nos intuitions, façonnées par des schémas aussi mystérieux qu’échappant à notre contrôle, est aisé mais hasardeux. à titre individuel, c’est là un terrain sur lequel nous pouvons agir : atteindre à une compréhension plus adaptable du monde, en portant notre attention vers une utilisation accrue de la réflexion appliquée à nous-mêmes et aux situations que nous rencontrons - avec, oserai-je avancer, un soin tout particulier lorsqu’elles revêtent l’apparat de l’évidence.

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